
La résilience en tant que finalité : une approche à large spectre de la fragilité et de l’appropriation par les pays
En bref
Quand les points de vue sur la fragilité convergent
- La fragilité est un phénomène dynamique, qui évolue dans plusieurs dimensions : historique, politique, économique et sociale (le spectre de la fragilité). La résilience est l’objectif à atteindre. Pour y parvenir, il faut de la cohérence et des réformes, ainsi qu’un engagement de la part des acteurs tant locaux qu’extérieurs.
- Les réformes qui fonctionnent et produisent des résultats positifs sont pilotées au niveau local, prises en main par les pays et rendues possibles par des financements conçus sur mesure et adaptables.
- Une gestion prudente de la paix et une réflexion intégrée sur le développement permettent de progresser, y compris dans les contextes présentant des niveaux élevés de fragilité en matière de sécurité.
- Les acteurs de la coopération pour le développement doivent s’adapter pour prendre la mesure de la variation et de l’évolution des besoins des jeunes, en particulier des jeunes femmes et des filles, dans des sociétés de plus en plus numériques.
- Les interventions internationales fragmentées qui ne parviennent pas à résoudre les problèmes systémiques perpétuent la fragilité, mais les initiatives visant à lutter contre la fragilité climatique et environnementale laissent entrevoir la possibilité de renforcer la résilience à grande échelle.
- Les conflits et la violence perturbent les économies, créent des incitations antagonistes et donnent naissance à de nouveaux centres économiques. Dans plusieurs contextes, des mesures innovantes permettent de trouver des moyens de renforcer la résilience face aux pressions auxquelles ils sont soumis.
- Le secteur privé ne peut se développer en vase clos. La mise en place de réformes adaptées ouvre de nouvelles perspectives économiques, permet de mieux comprendre les risques et de s’y adapter, et justifie plus clairement les investissements.
- Lorsqu’elle n’est pas traitée, la fragilité locale peut rapidement devenir un problème régional et international en raison de la violence, des déplacements forcés, de la pauvreté et des inégalités entre les genres qu’elle entraîne, alors que différentes sources de risque et de résilience se combinent d’une manière qui influe sur la stabilité et le développement.
- Les réformes (comme la création de marges de manœuvre budgétaires) ont besoin de temps pour produire des résultats. La cohérence, l’engagement et la patience sont des caractéristiques essentielles que les acteurs de la coopération internationale doivent posséder pour soutenir le renforcement de la résilience.
- Si des approches pragmatiques sont nécessaires, les valeurs constituent une composante centrale de la proposition du Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE, en particulier en ce qui concerne les femmes et les filles, et ne doivent pas être compromises.
La résilience en tant que finalité : une approche à large spectre de la fragilité et de l’appropriation par les pays
Helder da Costa, Secrétaire général, et Habib Ur Rehman Mayar, Secrétaire général adjoint (g7+)
La prévalence croissante de polycrises – comme conjonction de défis d’envergure mondiale – a des effets disproportionnés sur les pays touchés par un conflit qui étaient déjà en proie à des vulnérabilités importantes. Ces pays, qui sont souvent exposés à une fragilité extrême, sont les plus durement touchés par les crises en cascade, notamment l’extrême pauvreté, la faim et les déplacements de population. Dans ces contextes, les interventions ponctuelles, fragmentées et menées en aval ne sont guère parvenues à favoriser la résilience nécessaire pour faire face à de tels chocs et s’en relever. Le g7+ (Groupe des Sept Plus), qui réunit des gouvernements de nations touchées par un conflit, défend depuis de longues années l’idée que la résilience et la stabilité doivent être les objectifs ultimes des interventions humanitaires, de consolidation de la paix et de développement.
Sa vision prône un changement de paradigme pour considérer la fragilité non pas comme un état figé, mais comme un spectre dynamique. Le spectre de la fragilité offre un prisme nuancé, qui tient compte des défis interdépendants et en constante évolution qui se posent aux pays. En substance, cette conception de la fragilité renforce le principe d’appropriation par les pays, puisqu’elle fait valoir que les solutions durables doivent émaner des nations elles-mêmes.
Le spectre de la fragilité : abandonner les étiquettes
La fragilité est traditionnellement appréhendée à travers un prisme binaire classant les nations en deux catégories : « fragile » ou « stable ». Une telle rigidité simplifie à l’excès la nature complexe et évolutive de la fragilité, qui varie dans le temps et selon les secteurs. Le spectre de la fragilité conceptualisé par le g7+ (2013[1]) offre un cadre plus souple et plus réaliste, qui concorde avec les innovations introduites par l’OCDE dans le présent rapport. Les pays présentent des degrés divers de fragilité, déterminés par des facteurs historiques, politiques, économiques et sociaux. Certaines nations doivent faire face à des conflits qui perdurent et à l’effondrement de leurs institutions, tandis que d’autres sont confrontées à des difficultés localisées sur le plan économique ou de la gouvernance. L’approche fondée sur le spectre de la fragilité permet d’adapter les interventions de manière à s’attaquer à des facteurs de vulnérabilité spécifiques sans compromettre l’appropriation par les pays.
En considérant la fragilité comme un continuum, cette approche favorise également la concrétisation de l’articulation entre action humanitaire, développement et recherche de la paix, qui permet de rapprocher les domaines, souvent cloisonnés, de l’action humanitaire immédiate, du développement à long terme et de la consolidation de la paix. Elle offre un cadre pour intégrer ces efforts en permettant l’adoption de stratégies plurisectorielles adaptées au contexte et qui se concentrent sur les causes profondes de la fragilité tout en renforçant les systèmes au service de la résilience et de l’autonomie. Au lieu de privilégier les solutions imposées de l’extérieur, ce prisme recentre l’attention sur l’autonomisation des pays, de manière à ce qu’ils puissent faire face aux défis uniques auxquels ils sont confrontés. En reconnaissant la fragilité comme un continuum dynamique, les interventions peuvent évoluer parallèlement aux réalités, à mesure que celles-ci changent, et ainsi favoriser la résilience de l’intérieur.
La résilience, objectif ultime
Dans ce cadre, la résilience est l’objectif ultime – un état permettant aux nations de résister aux crises, de s’en relever et de se transformer en conséquence. Les États résilients ne sont pas à l’abri des chocs, mais ils peuvent s’appuyer sur la solidité de leurs institutions, la cohésion sociale et leur capacité d’adaptation en matière économique pour y faire face efficacement. Ainsi, une catastrophe naturelle telle qu’une inondation sera loin d’avoir les mêmes effets dans la province de Baghlan, en Afghanistan, et dans la province espagnole de Valence. Si les deux régions risquent de subir des pertes de vies humaines, la durée et la gravité des conséquences socio-économiques seront très différentes. Ces disparités soulignent l’importance de renforcer la résilience en fonction des contextes. Fort de l’expérience de pays du g7+ qui sont passés d’une situation de conflit à un état de stabilité, le Groupe aspire collectivement à des réformes mondiales des politiques publiques en adéquation avec les piliers suivants de la stabilité et du développement, tels qu’ils apparaissent dans les objectifs de consolidation de la paix et de renforcement de l’État du New Deal pour l’engagement dans les États fragiles (INCAF, 2012[2]):
- Cohésion sociale et réconciliation. Les guerres dans les États qui présentent une fragilité élevée laissent souvent de profondes fractures sociales. Ces fractures non résorbées alimentent souvent de nouveaux conflits, y compris des guerres par procuration. Il est essentiel de promouvoir la réconciliation, de favoriser le dialogue et de lutter contre les injustices historiques pour construire une paix durable et bâtir un capital social, prérequis d’un développement durable.
- Institutions publiques inclusives et efficaces. La confiance des citoyens dans les institutions publiques est un élément fondamental pour renforcer la résilience. Des décennies de conflit érodent cette confiance, que seule une gouvernance compétente et inclusive peut permettre de rétablir. Le renforcement des institutions légitimes qui fournissent des services essentiels garantit la participation citoyenne aux processus de renforcement de l’État et favorise la stabilité.
- Autonomie économique. La fragilité économique accentue la vulnérabilité, et la dépendance à l’égard de l’aide extérieure soumet souvent les États fragiles à une influence géopolitique indue. Les trajectoires de résilience doivent privilégier la réduction de la pauvreté, les moyens de subsistance durables et la diversification de l’économie afin de rompre les cycles de dépendance. Les investissements dans les infrastructures économiques de base sont essentiels pour parvenir à l’autonomie.
- Adaptation climatique et environnementale. De nombreux pays touchés par un conflit se caractérisent par une vulnérabilité extrême aux effets du changement climatique. Les chocs induits par le climat exacerbent la fragilité existante, créant des cercles vicieux de vulnérabilité. Pourtant, ces pays reçoivent des niveaux de financement climatique relativement faibles par rapport aux contextes exposés à une fragilité moyenne à faible (Gulati et al., 2024[3]). Conscient de cette lacune, le g7+ a lancé un appel conjoint en faveur d’un accroissement du financement climatique et de l’intégration systématique de processus équitables. Il est essentiel d’intégrer la résilience climatique dans les stratégies nationales pour permettre aux États fragiles de résister aux chocs environnementaux (Dickie et Jessop, 2024[4]).
L’appropriation par les pays, fondement de la résilience
Le principe de l’appropriation par les pays, fondement du renforcement de la résilience, est au cœur de l’approche fondée sur le spectre de la fragilité. La résilience ne peut pas être imposée de l’extérieur ; elle nécessite le plein engagement et l’impulsion des parties prenantes nationales, y compris la population. L’appropriation par les pays permet aux nations d’élaborer des solutions locales adaptées à leur contexte et à leurs priorités, ce qui en garantit la légitimité et la durabilité.
Le g7+ souligne l’importance de nouer des partenariats internationaux qui respectent et renforcent l’appropriation par les pays. Les acteurs extérieurs devraient jouer un rôle de soutien, apportant ressources, expertise technique et solidarité, tout en permettant aux pays de mener leurs propres processus de développement. Cette approche inclusive renforce l’articulation entre action humanitaire, développement et recherche de la paix dans la mesure où elle assure la cohérence et l’adéquation des efforts déployés dans ces domaines avec les priorités nationales.
Conclusion : un nouveau paradigme pour la résilience
L’approche fondée sur le spectre de la fragilité redéfinit la résilience, considérée à la fois comme un processus et comme un objectif final. En reconnaissant la fragilité comme un continuum dynamique et en privilégiant l’appropriation par les pays, elle offre un cadre qui permet d’apporter des réponses sur mesure et adaptées au contexte, donnant aux nations les moyens de surmonter leurs vulnérabilités. En outre, cette approche permet de concrétiser l’articulation entre action humanitaire, développement et recherche de la paix, en favorisant la collaboration entre les secteurs et en créant des stratégies cohérentes qui répondent à la fois aux besoins immédiats et aux aspirations à long terme.
Comme le montre la présente contribution, à l’instar du reste de ce chapitre, la résilience est plus qu’une simple aspiration. Dans certains États exposés à des niveaux élevés de fragilité, il s’agit déjà d’une réalité porteuse de transformations, qui encourage l’espoir, ouvre des perspectives et favorise le développement durable au service des générations futures. Grâce à cette vision, les pays touchés par un conflit, en particulier, peuvent redéfinir leur trajectoire et devenir des nations résilientes capables de résister et de prospérer dans un contexte d’incertitude mondiale.

